Transition industrielle : les choix qui feront la différence
Sur la base des enseignements du travail de prospective industrielle mené par l’ADEME, le Réseau Action Climat formule des recommandations pour sécuriser et accélérer une transition écologique ambitieuse et efficace de l’industrie française.

La récente crise du détroit d’Ormuz a rappelé dramatiquement la dépendance de l’économie française aux énergies fossiles et rappelé l’urgence de réduire cette vulnérabilité.
La décarbonation de l’industrie, au-delà de son impact positif pour le climat, offre une réponse structurelle à notre vulnérabilité énergétique. Elle doit pour cela être réalisée de manière optimale en maximisant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, en améliorant l’autonomie énergétique et matérielle française et en limitant son propre coût privé et public.
Un panel de solutions à déployer
Il n’existe pas de solution miracle pour décarboner l’industrie lourde, mais un panel de leviers dont l’efficacité dépend du secteur concerné. Un récent rapport de l’ADEME, synthétisant le travail d’élaboration des plans de transition des neuf secteurs industriels les plus énergo-intensifs, identifie les technologies clés, leurs avantages, leurs limites et leurs impacts socio-économiques.
Les 3 scénarios de prospective industrielle de l’ADEME
Le travail de prospective industrielle de l’ADEME repose sur des scénarios qui s’inscrivent dans trois des quatre univers de transition imaginés dans le cadre de l’exercice prospectif global Transition(s) 2050. Ces univers ne sont pas prédictifs mais représentent des visions cohérentes et volontairement contrastées de transitions possibles. Leur but est d’apporter des éléments d’analyse sur les opportunités et les limites de ces différentes trajectoires pour décarboner l’industrie.
Le premier univers étudié repose sur une réduction de la demande en matériaux et en énergie, portée par des politiques de sobriété et de réemploi, contribuant significativement aux efforts de décarbonation. Cet univers se caractérise également par une réindustrialisation ciblée et une priorité donnée aux circuits courts.
Le second univers privilégie le recours aux technologies de décarbonation, à l’électrification complétée par le recours à l’hydrogène et la biomasse. Ici, le commerce international reste dynamique, avec une spécialisation des pays dans les technologies décarbonées et une coopération renforcée pour l’accès aux ressources nécessaires à la transition de l’industrie.
Enfin, le troisième univers repose sur une mondialisation intensifiée et une désindustrialisation accrue, entraînant une dépendance aux importations de technologies et de matières premières stratégiques. La décarbonation repose sur des stratégies industrielles flexibles et le recours à des technologies de décarbonation dont le captage et stockage de carbone.
Les solutions de décarbonation de l’industrie lourde sont réparties dans les catégories suivantes :
L’amélioration de l’efficacité énergétique des procédés et de la récupération de la chaleur fatale
- Il s’agit d’un levier incontournable pour tous les secteurs et tous les scénarios de décarbonation industrielle permettant d’atteindre les objectifs de décarbonation. C’est un levier mature et qui doit être totalement déployé avant 2035. Cependant, l’efficacité énergétique ne pourra pas assurer la décarbonation complète de l’industrie, il peut permettre entre 7 % et 11 % de réduction des émissions industrielles d’ici 2050 selon les scénarios.
- L’amélioration de l’efficacité énergétique et la récupération de chaleur fatale permettent de réduire la consommation d’énergie à iso-production, notamment d’énergies fossiles. Elle représente ainsi un vecteur de réduction de la dépendance aux importations d’énergie, de la vulnérabilité aux instabilités d’approvisionnement et à la volatilité des prix de l’énergie (fossile comme électrique).
L’électrification directe et indirecte des procédés et le recours aux énergies renouvelables thermiques
- L’électrification directe est un levier mature qui consiste à substituer l’utilisation d’énergies fossiles par une électricité décarbonée dans les processus industriels. Selon l’ADEME, il permet une réduction des émissions de 7 % à 11 % selon les scénarios et reste un levier incontournable. Néanmoins, son déploiement dépend de trois facteurs clés : la disponibilité de l’électricité décarbonée, son coût et l’accès au réseau.
- L’électrification indirecte, mobilisable après 2030, cible des secteurs tels que l’ammoniac, l’acier, l’éthylène ou le verre pour lesquels l’électrification directe est difficile (hautes températures). Cette solution représente une baisse des émissions de 0.4 % à 5 % d’ici 2050 selon le scénario considéré. Au-delà des enjeux communs avec l’électrification directe, le déploiement de ce levier via l’hydrogène électrolytique dépend de la disponibilité d’infrastructures de transport et de stockage d’hydrogène ainsi que de la disponibilité de l’eau douce nécessaire au procédé d’électrolyse.
- Enfin, tout comme l’efficacité énergétique, l’électrification des procédés permet de réduire la dépendance de l’industrie aux importations d’énergies fossiles, en plus du potentiel de décarbonation offert par le mix électrique bas-carbone français.
L’utilisation de biomasse pour la production et la substitution des énergies fossiles
- Parmi les énergies renouvelables thermiques, la biomasse est celle présentant le plus de potentiel pour décarboner l’industrie lourde avec une contribution estimée entre 8 et 11 % à la réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050.
- C’est aujourd’hui un levier déjà mobilisé pour décarboner plusieurs sites industriels agroalimentaires mais qui pourrait être mobilisé pour la plupart des secteurs de l’industrie lourde.
- Cependant, la biomasse est une ressource finie, son utilisation nécessite donc :
- Une hiérarchisation des usages entre les secteurs,
- Un équilibre entre besoins et production, via des exercices de planification pour éviter toute tension d’approvisionnement,
- D’éviter toute dépendance d’un secteur industriel à la biomasse.
- Le recours à ce levier en remplacement des énergies fossiles peut tout de même présenter un avantage en termes de souveraineté tant que la production de biomasse est locale.
La modification et/ou la réduction des intrants en matière première
- Ce levier, déjà mature, constitue l’un des piliers de l’économie circulaire. Il repose sur deux approches complémentaires : l’éco-conception, qui permet de réduire les quantités de matières premières utilisées dès la phase de conception des produits, et l’incorporation de matières recyclées en substitut de matières vierges.
- Ce levier permet une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 8 % pour tous les scénarios, principalement pour les secteurs dont les intrants conventionnels sont fortement carbonés, tels que le clinker pour la production du ciment ou encore de la fonte pour l’acier.
- Au-delà de son impact climatique, ce levier offre des avantages supplémentaires : il réduit la consommation de ressources et limite ainsi l’extraction de matières premières vierges et la dépendance de l’industrie française à leurs importations.
- C’est principalement une solution prometteuse pour les secteurs de l’acier (avec le recyclage des ferrailles), du ciment (avec le remplacement du clinker dans la formulation) ou du verre.
- Le déploiement du recyclage dans l’industrie repose néanmoins sur un enjeu important : l’amélioration des procédés de collecte et de tri des déchets pour garantir la quantité et la qualité des intrants recyclés.
Les procédés industriels de rupture
- Pour atteindre les objectifs climatiques, certains secteurs industriels doivent transformer en profondeur leurs modes de production en adoptant de nouveaux procédés basés sur des technologies de rupture.
- C’est notamment le cas de l’acier avec le remplacement des hauts fourneaux au charbon par des procédés de réduction directe du fer avec de l’hydrogène électrolytique, ou encore du secteur de l’aluminium avec la technologie d’électrolyse à anode inerte.
- Ces technologies sont encore pour la plupart en développement ou en phase de démonstration et représentent de fait des solutions de décarbonation profonde, à déployer après l’atteinte des premiers objectifs fixés pour 2030. Elles sont néanmoins indispensables dans la mesure où elles pourraient contribuer à hauteur de 21% à 35% à la baisse d’émissions d’ici 2050 des secteurs industriels les plus émetteurs.
- Cependant, ces changements de procédés ne seront pas sans conséquences. Leur mise en œuvre nécessitera des investissements massifs ainsi qu’une augmentation significative de la consommation d’électricité. Par ailleurs, ils impliquent une reconfiguration des chaînes de valeur, pouvant entraîner de nouvelles dépendances aux importations de matières premières, à des brevets étrangers ou encore à des infrastructures de transport et de stockage.
Le captage du carbone pour stockage ou utilisation
- Le captage de carbone est une technologie de décarbonation potentiellement applicable à plusieurs secteurs industriels comme l’acier, le ciment, l’éthylène ou l’aluminium. Cependant, elle présente des limites majeures : des niveaux de maturité variables selon les procédés, une pénalité énergétique et hydrique, un risque de verrouillage de procédés utilisant des énergies fossiles ainsi que des besoins en infrastructures de transports du carbone et en réglementation stricte et robuste pour le stockage. Pour ces raisons, le captage de carbone doit être réservé aux émissions résiduelles de certains secteurs, en tant que solution de dernier recours. Ce levier représente ainsi entre 4 % et 14 % de l’effort de réduction des émissions de GES d’ici 2050 selon les scénarios modélisés par l’ADEME.
- Étant donné les différents niveaux de maturité des technologies de captage, son déploiement interviendra après 2030, une fois les autres leviers de décarbonation déjà mis en œuvre.
L’analyse des solutions de décarbonation de l’industrie lourde révèle que les leviers les plus efficaces (amélioration de l’efficacité énergétique, électrification et circularité) renforcent également la souveraineté nationale en matière d’énergie et de matières premières. Ces leviers permettent non seulement une décarbonation rapide mais aussi une meilleure résilience industrielle, mise à rude épreuve par les crises rencontrées ces dernières années.
Ces solutions sont donc à prioriser aux autres solutions et à mettre en œuvre sans délai par les industriels.
L’importance de la chronologie des investissements
Chaque secteur de l’industrie lourde dispose d’un panel de solutions pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre conformément aux objectifs nationaux fixés pour 2030 et 2050. Néanmoins, ces technologies ne sont pas équivalentes et diffèrent en termes d’efficacité, de maturité, de coûts, de facilité de mise en œuvre ainsi que par les défis qu’elles soulèvent, qu’il s’agisse d’infrastructures à déployer, d’impacts environnementaux ou de cadre réglementaire à définir.
Il est donc essentiel de suivre une chronologie précise pour optimiser la décarbonation tout en répartissant les investissements et en limitant les coûts à court et moyen terme.
Dans la synthèse de ses Plans de Transition Sectoriels, l’ADEME propose une feuille de route d’investissements pour la décarbonation des neufs secteurs les plus consommateurs d’énergie, avec comme priorité à court terme le déploiement des améliorations d’efficacité énergétique et la substitution des énergies fossiles par des énergies alternatives décarbonées :

Recommandations politiques pour une trajectoire de décarbonation optimale
Avec 16 % des émissions nationales de gaz à effet de serre, l’industrie lourde française représente un enjeu majeur pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 fixée par la Stratégie Nationale Bas-Carbone.
Or, aujourd’hui, la décarbonation de l’industrie s’impose également comme un levier stratégique de souveraineté économique et énergétique et comme une réponse structurelle aux crises successives qui ont révélé la vulnérabilité de la France face à ses dépendances.
Face à la multiplicité des scénarios de transitions possibles pour l’industrie, selon les leviers mobilisés et leur temporalité, et fort des enseignements tirés des travaux de prospective de l’ADEME, le Réseau Action Climat formule des recommandations pour garantir une décarbonation ambitieuse, cohérente et socialement juste de l’industrie lourde.
1. Consolider le volet industriel de la planification écologique
Pour garantir l’efficacité des politiques de décarbonation, il est indispensable de renforcer la transparence et la rigueur des feuilles de route de décarbonation sectorielles et par site, notamment lorsqu’un site industriel fait l’objet d’une aide publique à la décarbonation.
A cet égard, il est nécessaire de créer un observatoire indépendant, doté d’une expertise renforcée, pour valider la cohérence des projets lauréats avec les objectifs climatiques, suivre et de rendre compte de l’avancée des projets de décarbonation des sites industriels les plus émetteurs.
La planification doit prioriser les leviers les plus matures et exclure les solutions de dernier recours des prochains appels à projets. Les travaux de l’ADEME montrent que l’efficacité énergétique, la substitution des énergies fossiles par des énergies bas-carbone et le déploiement de l’économie circulaire sont des leviers indispensables et immédiatement mobilisables. Les financements publics doivent en priorité soutenir ces projets, à l’inverse des projets de captage de carbone, qui ne présentent par ailleurs pas d’avantages en termes d’amélioration de la résilience de l’industrie. Or, on constate que parmi les 7 projets lauréats du premier appel à projets “Grands Projets Industriels de Décarbonation, 4 concernent des projets de captage de carbone pour un total de 1,3 milliard d’euros de soutien public mobilisé. Cette situation souligne le besoin de renforcer le rôle et les prérogatives de l’ADEME, garante de l’expertise climatique et industrielle et agence indépendante la plus à même de garantir la cohérence des projets en termes de potentiel de décarbonation, coûts et réalités industrielles.
2. Un financement public pérenne et efficace
Les aides publiques à la décarbonation, comme celles prévues dans le cadre du programme France 2030, jouent un rôle clé pour garantir la transition industrielle. Cependant, le manque de visibilité sur la pérennité des aides publiques induit par les problèmes budgétaires actuels est un facteur d’immobilisme pour les industriels qui n’ont pas encore engagé leur transition.
Pour y remédier, il est essentiel de sanctuariser les crédits dédiés à la décarbonation industrielle via une loi de programmation des finances vertes, pour garantir une stabilité des enveloppes budgétaires sur plusieurs années.
Les dispositifs de soutien public à la décarbonation de l’industrie du programme France 2030 engagent désormais les acteurs industriels sur une trajectoire de réduction des émissions. Toutefois, les bouleversements majeurs que connaît l’industrie lourde, liés à la transition (transformation des procédés et reconfiguration de certaines chaînes de valeur), auront des conséquences sur les emplois et les compétences nécessaires. Il faut anticiper ces évolutions au plus tôt, en toute transparence avec les salariés.
En conséquence, les aides à la décarbonation doivent être assorties d’une condition conforme à la loi climat et résilience, obligeant les grandes entreprises à intégrer les enjeux de transition dans leurs instances de dialogue social, disposition aujourd’hui encore trop peu respectée dans les faits.
3. La stabilité réglementaire pour sécuriser l’investissement industriel
La rentabilité des projets de décarbonation dépend en partie du prix de la tonne de carbone, dont le niveau constitue un levier essentiel pour orienter les investissements vers des productions bas-carbone. Pourtant, ce prix risque de stagner à un niveau insuffisant pour être incitatif, notamment en raison des propositions de la Commission européenne dans le cadre de la révision du marché carbone européen. Ces propositions très préoccupantes s’ajoutent aux pressions exercées par certains Etats membres (Italie, Pologne, République Tchèque) et secteurs industriels (acier et chimie) qui poussent à un affaiblissement du dispositif.
Par ailleurs, les reculs réglementaires récents, comme le report de la directive sur le reporting extra-financier ou celui de la directive sur le devoir de vigilance, ont érodé la crédibilité réglementaire de l’Union européenne. Ce cadre réglementaire, désormais marqué par une instabilité croissante et des compromis à la baisse, génère une insécurité pour les investissements. La stabilité réglementaire devient désormais un impératif pour garantir une cohérence entre objectifs climatiques et réglementation pour pérenniser la transition de l’industrie européenne.
En conclusion, si les acteurs industriels ont un rôle clé à jouer dans la décarbonation de ce secteur, l’État doit en garantir les conditions : un pilotage transparent et clair de la planification écologique, privilégiant les leviers les plus efficaces et les moins risqués, un soutien public pérenne et un cadre réglementaire stable. De ces conditions dépendent la transition de l’industrie vers le bas-carbone, sa résilience économique et la souveraineté énergétique du pays.
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