“Manger local” permet-il de réduire les impacts environnementaux de son alimentation ?

L’approvisionnement en produits locaux est essentiel pour garantir la souveraineté alimentaire des territoires. Néanmoins, l’origine géographique n’est en soi que très peu liée à la durabilité écologique de notre alimentation.

La consommation de produits locaux présente de nombreuses vertus, en particulier celle de soutenir les filières agricoles sur le territoire. Toutefois, “manger local” ne peut pas être considéré comme une solution pour réduire les impacts climatiques et environnementaux de son alimentation. En effet, 84% des impacts écologiques de notre alimentation résultent de la manière dont les denrées alimentaires sont produites : le transport des produits n’en représente ainsi qu’une part marginale. Si la dimension locale fait évidemment partie de l’équation, une alimentation durable implique nécessairement de limiter sa consommation de produits d’origine animale (viande, produits laitiers…) et de privilégier les pratiques agricoles respectueuses de l’environnement (agroécologie, agriculture biologique, élevages paysans durables…).

“Manger local” : une démarche aux multiples bénéfices à certains égards…

Suite à la crise sanitaire, un nombre croissant de Français cherche à manger des aliments produits localement pour une meilleure souveraineté alimentaire et dans un souci de solidarité avec les agriculteurs de leur territoire [1]. Privilégier les produits locaux présente en effet de multiples vertus :

  • Soutenir la structuration des filières agricoles, maintenir et créer des emplois non délocalisables et ainsi redynamiser les territoires et le tissu social ;
  • Améliorer l’autosuffisance et la résilience des systèmes de production et de distribution alimentaires, notamment territoriaux, face aux crises ;
  • Favoriser le respect des normes environnementales, sanitaires et sociales françaises et européennes, et éviter l’importation de denrées dont les modes de production ont recours à des substances interdites dans l’Union Européenne [2] ;
  • Faciliter la traçabilité des produits alimentaires et réduire les risques de falsification et d’exposition à des contaminants lors du stockage et du transport des denrées ;
  • Favoriser les fruits et légumes de saison, essentiels pour préserver le climat et la biodiversité, et préserver la fraîcheur des produits alimentaires.

L’approvisionnement local est d’autant plus bénéfique sur le plan économique et social que plus le nombre d’intermédiaires est réduit, plus la part de la valeur ajoutée qui revient aux agriculteurs est élevée. C’est d’autant plus le cas lorsque les denrées sont issues de circuits courts de proximité qui veillent à la juste rémunération des agriculteurs, et contribuent à l’éducation à l’alimentation et à la reconnexion entre producteurs et consommateurs.

Pourtant, le fait de manger local ne peut pas être considéré comme une solution pour réduire les impacts climatiques et environnementaux de notre alimentation. Ces impacts résultent avant tout de la phase de production agricole, qui concentre la majorité des gaz à effet de serre et des autres impacts environnementaux (pollutions de l’eau, de l’air et des sols, destruction de la biodiversité, écotoxicité, etc.) causés par notre alimentation.

… mais qui ne suffit pas pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de son alimentation

Sur le plan de la lutte contre le changement climatique, le transport des denrées alimentaires ne représenterait que 5% de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre du système alimentaire mondial [3]. Selon des données nationales, seules 13,5% des émissions de gaz à effet de serre de l’alimentation des Français sont imputables au transport des denrées, alors que 67% de ces émissions résultent de la phase de production agricole [4] (voir le graphique ci-dessous). En outre, le transport d’aliments produits localement émet parfois davantage de gaz à effet de serre que le transport de denrées plus éloignées, en particulier si les chaines logistiques ne sont pas optimisées.

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Ainsi, le moyen le plus efficace pour réduire l’impact climat de son alimentation est de privilégier des produits et des modes de production peu émetteurs de gaz à effet de serre, et d’éviter ceux qui émettent davantage. Or, lorsqu’on examine les émissions de la production agricole, on observe que 80% d’entre elles proviennent de la production de viande, d’œufs et de produits laitiers [5]. S’ajoutent en effet, aux émissions de méthane résultant de la digestion des ruminants et aux émissions de CO₂ résultant de la déforestation, le protoxyde d’azote issu des déjections animales et des engrais de synthèse utilisés pour produire l’alimentation des animaux [6] (voir le graphique ci-dessous).

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Le premier levier pour réduire l’impact climatique de son alimentation est donc de réduire sa consommation de produits issus de l’élevage (viande et produits laitiers en particulier). Il s’agit, autrement dit, de préférer la qualité à la quantité dans la logique du “Moins et Mieux” de produits d’origine animale, tout en consommant davantage de protéines végétales (céréales complètes, légumes secs, fruits à coque) que de protéines animales. Et ce d’autant plus que la culture des légumineuses, en plus d’être faiblement émettrice de gaz à effet de serre, joue aussi un rôle précieux de fertilisation naturelle des sols en y fixant l’azote de l’air.

Baisser la consommation de produits animaux pour réduire ses émissions

Pour se donner une idée, le simple fait de remplacer un jour par semaine la viande rouge et les produits laitiers par d’autres sources de protéines réduirait davantage les émissions de gaz à effet de serre que d’acheter toute sa nourriture localement [7]. Cette baisse doit concerner en priorité les produits provenant d’élevages industriels, au profit des produits issus d’élevages durables et, dans l’idéal, locaux.

La majorité des impacts environnementaux de l’alimentation sont indépendants de la distance et du transport

En outre, les autres impacts environnementaux des produits alimentaires (pollutions de l’eau, de l’air et des sols, destruction de la biodiversité, écotoxicité, etc.) n’ont le plus souvent aucun rapport avec la durée et le mode de leur transport. La phase de production agricole concentre ainsi, en moyenne, 84% des impacts environnementaux des produits alimentaires. Ce chiffre atteint 90% pour les produits d’origine animale et n’est que de 67% pour les produits d’origine végétale [8]

Ces impacts dépendent plus précisément :

  • de l’utilisation des engrais azotés de synthèse, source de pollution des milieux aquatiques (algues vertes, nitrates) et de l’air (émissions d’ammoniac) ;
  • du recours à des pesticides, destructeurs de biodiversité et facteurs de toxicité pour l’homme ;
  • du recours à la monoculture au détriment des pratiques plus écologiques de rotation des cultures et de polyculture-élevage ;
  • du mode d’élevage : les élevages industriels et intensifs sont facteurs de pollutions locales, de déforestation et d’érosion de la biodiversité, tandis que les élevages extensifs (plein air, paturage) sont moins polluants et favorables à la biodiversité ;
  • de l’origine des aliments fournis aux animaux : herbe de pâturage, fourrages récoltés (ou non) sur l’exploitation, soja issu de la déforestation en Amérique latine.

Par conséquent, pour réduire les impacts environnementaux de son alimentation, les principaux leviers consistent :

1) à végétaliser son alimentation, c’est-à-dire consommer davantage de protéines végétales (légumineuses, céréales complètes, fruits à coque) que de protéines animales ;

2) à privilégier les produits issus de modèles agricoles durables (agriculture biologique et agroécologie, élevage biologique ou plein air, élevage herbager extensif en ce qui concerne les ruminants…) et, autant que possible, de circuits courts de proximité.

Manger local peut donc tout à fait être synonyme de manger durable, à condition toutefois que cela s’inscrive dans une démarche plus globale de durabilité.

Le Réseau Action Climat appelle à des politiques publiques ambitieuses

Le Réseau Action Climat appelle à ce que des politiques publiques ambitieuses soient menées pour faire évoluer aussi bien le contenu de l’assiette que les modes de production agricoles, tout en garantissant l’accès de toutes et tous à une alimentation durable la plus locale possible, et une rémunération juste des agriculteurs et des agricultrices.

Sur le plan de la politique agricole, le Réseau Action Climat préconise aux pouvoirs publics des mesures visant à soutenir la transition écologique de l’élevage, la conversion des exploitations agricoles vers l’agriculture biologique et le développement des filières de légumes secs, dans une optique de durabilité comme de souveraineté alimentaire (voir la contribution du Réseau Action Climat au Plan Stratégique National).

Sur le plan de la politique alimentaire, le Réseau Action Climat recommande d’améliorer la qualité nutritionnelle et environnementale des aliments disponibles sur le marché, ainsi que des repas servis dans la restauration collective publique comme privée. Des mesures sont nécessaires pour réduire la consommation de produits d’origine animale, conformément aux impératifs écologiques et aux attentes des Français, via en particulier l’augmentation de l’offre de choix végétariens dans la restauration collective.

Pour une liste exhaustive de nos propositions, voir le cahier de recommandations du Réseau Action Climat et de Solagro :

Politiques publiques : pour une alimentation bénéfique à la santé de tous et au climat

Références

[1] Voir le rapport Réorienter et relocaliser notre agriculture et alimentation vers un modèle résilient et durable, Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme, avril 2020.

[2] Voir le rapport Mondialisation. Comment protéger nos agriculteurs et l’environnement ? Un règlement pour stopper l’importation d’aliments issus de pratiques interdites en Europe, Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme, Institut Veblen et Interbev, mars 2021.

[3] Crippa, M., Solazzo, E., Guizzardi, D. et al. Food systems are responsible for a third of global anthropogenic GHG emissions. Nat Food (2021).

[4] d’après Barbier Carine, Couturier Christian, Pourouchottamin Prabodh, Cayla Jean-Michel, Sylvestre Marie, Pharabod Ivan, 2019, Empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France / De la production à la consommation, Club Ingénierie Prospective Energie et Environnement, IDDRI, ADEME, Collection Expertises, p. 22.

[5] Voir la position du Réseau Action Climat (2021) : Moins et Mieux. Pour un élevage et une consommation de produits animaux respectueux de la planète.

[6] Barbier Carine, Couturier Christian, Pourouchottamin Prabodh, Cayla Jean-Michel, Sylvestre Marie, Pharabod Ivan, 2019, Empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France / De la production à la consommation, Club Ingénierie Prospective Energie et Environnement, IDDRI, ADEME, Collection Expertises, pp. 10-11.

[7] Weber Christopher, Scott Matthews, 2008, Food-Miles and the Relative Climate Impacts of Food Choices in the United States, Environment Science Technology, 24, 10, 2508-3513.

[8] D’après la base de données Agribalyse 3.0 de l’ADEME.

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