Bluesky

Le rôle clé des distributeurs dans la mise en œuvre de la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC)

La faible qualité nutritionnelle de l’offre alimentaire et les émissions de gaz à effet de serre du secteur compromettent les objectifs de la France en matière de santé et de transition écologique. La grande distribution alimentaire, principale source d'approvisionnement pour les ménages français, est au cœur du problème et des solutions.

2242916963_abbd9ad6bd_k

En France, la consommation d’aliments d’origine végétale riches en vitamines, minéraux et fibres, tels que les fruits et légumes, les céréales complètes et les légumineuses, est largement inférieure aux recommandations nutritionnelles, et responsable de carences en nombreux micronutriments. Les populations vulnérables, en particulier les femmes, les enfants et les ménages à faibles revenus, sont concernées par cette insuffisante couverture des apports nutritionnels de façon disproportionnellement plus élevée. Parallèlement, deux tiers des adultes dépassent les quantités hebdomadaires maximales fixées par les autorités sanitaires pour la charcuterie, tandis que 33% les dépassent pour la viande rouge (boeuf, agneau, porc, etc.). Ces déséquilibres alimentaires constitue un véritable fardeau économique pour la France, estimés à 134 milliards d’euros de coûts cachés en 2023, en incluant les dépenses directes de santé publique et les coûts indirects tels que les pertes de productivité.

Ces habitudes alimentaires ne sont pas seulement insoutenables sur le plan sanitaire, mais elles ont également un impact considérable sur l’environnement et le climat. La consommation alimentaire représente en effet 24 % de l’empreinte carbone de la France, la production animale y occupant une part particulièrement importante, d’autant plus lorsque l’on prend en compte des intrants chimiques utilisés pour cultiver les aliments destinés aux animaux d’élevage. Les coûts cachés générés par les impacts de ce système alimentaire insoutenable sur l’environnement sont également substantiels, estimés à 43 milliards d’euros en 2023.

Il est donc urgent que la France transforme son système alimentaire afin de favoriser à la fois la nutrition, la santé publique, la lutte contre le changement climatique et la préservation des écosystèmes et de la biodiversité. Cela nécessite des mesures à tous les niveaux de la chaîne de valeur, allant de la mise en place de modèles de production plus durables, tels que l’agroécologie et l’agriculture régénérative, au soutien à l’évolution des régimes alimentaires vers une moindre consommation de produits d’origine animale.

Mesures politiques – La Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat

Face aux défis croissants en matière de nutrition, de santé et de climat, et pour répondre aux appels lancés par les citoyens et la société civile en faveur d’une meilleure articulation entre les politiques environnementales et alimentaires, le gouvernement français a publié en février 2026 la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC), avec plus de deux ans de retard.

Cette stratégie définit les ambitions du gouvernement français pour 2030 : améliorer l’accès à une alimentation plus saine et plus durable, tout en soutenant l’agriculture française et la sécurité alimentaire. Pour la première fois, elle rassemble les priorités en matière de sécurité alimentaire, de nutrition et de climat au sein d’un même document, en reliant les plans d’action alimentaires de chaque ministère, tels que le Programme national nutrition-santé (PNNS) et le Programme national de l’alimentation (PNA), à des objectifs plus larges en matière de santé publique et de durabilité. D’ici 2030, la SNANC vise à réduire de 30 % le surpoids et l’obésité chez les enfants par rapport à 2015, et à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50 % par rapport aux niveaux de 1990

Mais malgré cette vision globale, la SNANC ne comporte pas les objectifs précis et assortis de délais nécessaires pour susciter un changement significatif. Elle encourage par exemple une transition progressive vers des régimes alimentaires conformes aux recommandations du PNNS : augmenter la consommation de fruits, légumes et légumineuses, tout en limitant celle de viandes rouges et de viandes transformées, en particulier celles importées (objectif 5). Toutefois, aucun objectif contraignant ou chiffré n’est fixé pour réduire la consommation de viande rouge et de viande transformée. De plus, les mesures prévues pour y parvenir, incluant le soutien à la diversification des sources de protéines, par exemple via le développement du secteur français des légumineuses grâce au financement de divers projets territoriaux, sont peu nombreuses et insuffisantes.

Une approche similaire est adoptée dans le cadre de l’objectif n° 8, qui vise à réduire la commercialisation des aliments jugés malsains ou non durables. Des mesures volontaires, telles que l’apposition du Nutri-Score ou d’un étiquetage des impacts environnementaux sur les produits, sont encouragées, mais sans la moindre obligation. La SNANC s’abstient également d’acter des restrictions concrètes en matière de publicité destinée aux enfants – comme l’interdiction de commercialiser des produits riches en graisses, en sel ou en sucre à proximité des écoles, ou sur divers canaux médiatiques, tels que la télévision. Pourtant, comme le souligne l’Organisation Mondiale de la Santé, les restrictions obligatoires sont considérées comme les plus efficaces pour réduire l’exposition des enfants à la commercialisation d’aliments malsains. Les décideurs français devraient s’inspirer d’exemples tels que celui du Royaume-Uni, où des réglementations ont récemment été introduites pour interdire la publicité pour les produits moins sains à la télévision (entre 5 h 30 et 21 h) et en ligne.

Le SNANC adopte également une position prudente à l’égard des aliments ultra-transformés. Se référant à un avis récent de l’ANSES, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, le gouvernement estime que les risques liés aux aliments ultra-transformés ne sont pas encore suffisamment cernés. En conséquence, l’objectif 19 propose de faire progresser la recherche et de développer davantage l’expertise en matière de transformation alimentaire, plutôt que d’introduire des mesures réglementaires. 

Le rôle des distributeurs dans la transformation des systèmes alimentaires

Les distributeurs ont une grande capacité à contribuer aux objectifs nutritionnels et climatiques définis dans le SNANC, tant par leur responsabilité dans les achats alimentaires quotidiens des consommateurs que par leur collaboration avec les acteurs de l’ensemble de la chaîne de valeur.

En France, les grandes et moyennes surfaces, incluant les supermarchés, les hypermarchés et les magasins de proximité, représentent plus de 90 % des ventes de produits alimentaires. Les distributeurs ont donc une grande influence sur ce que les consommateurs achètent et mangent, sur leurs décisions en matière de composition et d’assortiment des produits, d’étiquetage (Nutri-score, score environnemental, etc.), de tarification et de promotions – autant de choix qui façonnent le comportement des consommateurs. 

Et leur influence s’étend bien au-delà des rayons : en tant qu’acheteurs et revendeurs majeurs d’aliments frais et de produits transformés, les distributeurs collaborent avec leurs fournisseurs, producteurs agricoles et industries agroalimentaires, à qui ils peuvent imposer et qu’ils peuvent accompagner dans le respect de normes en matière de nutrition et de durabilité.

La SNANC reconnaît explicitement la responsabilité des distributeurs et se fixe pour objectif de « définir des engagements spécifiques en matière de qualité nutritionnelle et de durabilité dans le secteur de la distribution » (objectif 6). Toutefois, hormis une obligation de déclaration publique de leurs ventes de « produits durables et de haute qualité », aucune mesure concrète n’est précisée. La stratégie privilégie une approche consultative avec les distributeurs afin d’« élaborer une feuille de route nationale et un ensemble de mesures » visant à accroître les ventes de produits durables et de meilleure qualité nutritionnelle.

Il est encourageant de constater que les distributeurs ont récemment exprimé leur soutien sans réserve à la SNANC dans un communiqué de presse. La Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD), qui représente de grands groupes comme Auchan Retail, Carrefour, Coopérative U, Casino, E.Leclerc et Intermarché, a publiquement salué cette stratégie. Elle a aussi affirmé son engagement à améliorer l’accès à une alimentation durable, saine et locale, appelé à l’adoption obligatoire et généralisée du Nutri-Score et d’un étiquetage environnemental, et reconnu son rôle dans l’accompagnement des transitions alimentaires, telles que la diversification des sources de protéines.

Les lacunes dans les engagements des distributeurs

Si l’adhésion des distributeurs à la SNANC constitue une avancée positive, d’importantes lacunes subsistent dans leurs engagements et leurs pratiques actuels en matière de nutrition, de climat et de durabilité environnementale. Des analyses récentes menées par ATNi (Access to Nutrition initiative), le Réseau Action Climat et Questionmark aboutissent à la même conclusion : les distributeurs français peuvent et doivent faire beaucoup plus pour susciter un changement significatif.

Votre texte de paragraphe (23)

L’étude France Retail Assessment 2026 réalisée par ATNi a mis en évidence les nombreuses possibilités dont disposent les distributeurs français pour contribuer à une meilleure nutrition grâce à la composition de leurs produits et à leurs promotions. L’analyse des produits de marque propre de Carrefour, Intermarché et E.Leclerc a montré que seuls 27 % de ces produits répondaient aux critères permettant de les considérer comme sains (Nutri-Score A+B). Presque tous les produits des trois enseignes présentant des teneurs élevées en graisses, en sel et en sucre contenaient également des additifs cosmétiques (84 %) ou des marqueurs d’ultra-transformation, tels que des colorants, des arômes et des édulcorants de synthèse. 

Les pratiques promotionnelles des enseignes sont également en contradiction avec leurs discours et leurs engagements sur la nutrition. Le recensement des prospectus promotionnels bimensuels réalisé par ATNi a mis en évidence que moins d’un quart de l’espace des prospectus était consacré à la promotion de produits sains. Les prospectus se sont avérés dominés par les bonbons et les glaces, les céréales raffinées, les produits de boulangerie et les snacks. Une analyse réalisée par CAN France, Foodwatch France et France Assos Santé a également révélé que 66 % des articles promus dans les prospectus étaient contraires aux recommandations alimentaires françaises, notamment les produits trop gras, sucrés et salés, ainsi que les viandes rouges et les viandes transformées.

Votre texte de paragraphe (24)

Sur un autre sujet, le reporting des enseignes sur le climat et l’environnement est également en deçà des attentes. L’étude comparative menée par le Réseau Action Climat auprès de huit grands distributeurs français a révélé une transparence limitée dans la communication des émissions de gaz à effet de serre, des engagements insuffisants en matière de réduction des émissions et de vente de produits non durables, ainsi que des lacunes importantes dans la promotion des produits durables. Parallèlement, l’étude comparative Superlist Environment Europe 2026 a montré que les distributeurs français sont à la traîne par rapport à leurs homologues européens, notamment en ce qui concerne la transition protéique et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. 

L’ensemble de ces évaluations mettent en évidence une opportunité évidente d’action de la part des distributeurs français. Ces derniers reconnaissent la nécessité d’aligner leurs actions en matière de nutrition et de climat avec les objectifs fixés par les pouvoirs publics, mais leurs gammes de produits, leurs stratégies promotionnelles et leurs engagements climatiques restent à ce jour insuffisants. 

Comment les distributeurs peuvent-ils jouer un rôle moteur dans la réalisation des ambitions de la SNANC ?

Compte tenu de leur rôle central dans la conception des environnements alimentaires, les distributeurs peuvent jouer un rôle moteur pour transformer les ambitions de la SNANC en progrès mesurables. Bon nombre des actions mises en avant dans le récent communiqué de presse de la FCD vont dans la bonne direction. La définition d’objectifs et de cibles spécifiques, quantitatifs et assortis de délais pour réaliser les ambitions de la FCD en matière d’étiquetage, d’amélioration de la qualité nutritionnelle, de réduction de l’impact environnemental et de transition des régimes alimentaires doivent devenir une priorité pour les enseignes. 

Au vu des conclusions du France Retail Assessment 2026 d’ATNi, des évaluations du Réseau Action Climat et du rapport Superlist Environment Europe, les distributeurs doivent s’attacher en priorité à fixer des objectifs clairs en matière de reformulation des produits ou de diversification de leur gamme vers des options plus saines et durables. Cela inclut des objectifs visant à réduire la teneur en matières grasses, en sel et en sucre dans les catégories à fort volume, telles que les plats préparés et les boissons, ainsi que des objectifs liés à la transition protéique – par exemple, l’augmentation de la part de plats préparés plus sains à base d’aliments végétaux de qualité. 

Cependant, des lacunes importantes subsistent tant au niveau de la SNANC que des engagements actuels des distributeurs en matière de promotions, ainsi que de marketing et de publicité, en particulier auprès des enfants. Compte tenu de l’absence de mesures obligatoires, les distributeurs doivent montrer l’exemple en adoptant des politiques visant à interdire la commercialisation de produits moins sains auprès des enfants. Cela pourrait inclure, par exemple, l’interdiction de la publicité pour les produits classés Nutri-Score C, D et E auprès des enfants de moins de 18 ans. Les distributeurs qui agissent rapidement sur ces questions ont également tout à y gagner en termes de confiance des consommateurs, d’alignement sur les attentes sociétales en matière de durabilité et d’anticipation réglementaire – autant d’avantages concurrentiels qui pourraient s’avérer importants sur le marché français très concurrentiel de la grande distribution. 

À l’approche de 2030, la marge de manœuvre pour mener des actions significatives se réduit. Les distributeurs disposent à la fois de l’envergure et de l’influence nécessaires pour accélérer la transition alimentaire et climatique en France, non pas en attendant des mesures obligatoires, mais en prenant les devants et en les anticipant. La SNANC trace la voie ; les distributeurs doivent désormais s’y conformer et aller plus loin en prenant des engagements concrets et assortis de délais. 

Cet article a été rédigé par ATNi et le Réseau Action Climat.

Auteurs : Rachel Nel (Responsable des Partenariats, ATNi), Benoit Granier (Responsable Alimentation et Santé, Réseau Action Climat)

Plus d'actualités
  • Suivez les actualités du réseau

    Abonnez-vous à la newsletter du Réseau Action Climat.