L’impasse de la stratégie touristique française : toujours plus de touristes lointains, au détriment du climat et du cadre de vie
Avec 102 millions de visiteurs en 2025, la France est le pays le plus visité du monde. Mais à quel prix ? En faisant sa promotion auprès de touristes lointains, la France alimente la crise climatique et contribue au renchérissement de l’offre touristique hexagonale.

La France semble n’avoir d’yeux que pour le tourisme international. Après l’objectif des 100 millions de visiteurs internationaux, atteint en 2024, voici les 100 milliards d’euros de retombées d’ici 2030, nouvel objectif fixé par le gouvernement Bayrou en juillet 2025. Aucun objectif aussi ambitieux et prioritaire n’a été proposé pour les touristes français, qui pèsent pourtant les deux tiers de la consommation touristique.
Ce rapport révèle les points aveugles de cette stratégie. Non seulement elle aggrave sensiblement le réchauffement climatique, mais elle dégrade aussi le cadre de vie (hausse des loyers notamment) et renchérit le coût des séjours touristiques en France, conduisant de plus en plus de Français à partir en vacances à l’étranger. Quant aux retombées économiques, elles sont mineures comparées à celles des touristes locaux (France et pays européens proches), captées par un petit nombre de territoires et d’acteurs, et relativisées par les externalités négatives liées aux émissions de gaz à effet de serre.
Le tourisme lointain n’est pas le moteur de l’économie touristique française
En France, les premiers touristes sont d’abord des résidents français : ils constituaient en 2023 les deux tiers de la consommation touristique intérieure. Cela représente 135 milliards d’euros de dépenses, pour une enveloppe totale de 211 milliards d’euros.
Dans le tiers restant, le tourisme international est d’abord un tourisme de pays voisins. Les touristes européens ont ainsi dépensé 54 milliards d’euros en France en 2025, contre 24 milliards pour les touristes du reste du monde. Par ailleurs, si l’on s’intéresse à la balance commerciale du tourisme (c’est-à-dire la différence entre ce que les étrangers dépensent en France et ce que les Français dépensent à l’étranger), le solde positif de la France repose principalement sur l’Europe, et notamment 5 pays proches : l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suisse.
Après le tourisme domestique, le tourisme européen est donc de loin le premier contributeur international à l’économie touristique française, bien devant les autres régions du monde.
Par ailleurs, si nos grands aéroports français peuvent souvent avoir une image de porte d’entrée vers la France, ils sont surtout une porte de sortie pour les Français ! En effet, parmi les 61 millions de passagers internationaux dans les aéroports français, seulement 23 millions sont des voyageurs étrangers qui viennent en France (38%), alors qu’ils sont 38 millions de résidents français qui partent à l’étranger (62%).
Ce constat dément la thèse selon laquelle la hausse du trafic aérien serait nécessairement une bonne nouvelle pour le secteur touristique français. Un aéroport français qui multiplie les dessertes méditerranéennes risque de dégrader la balance commerciale du tourisme de la France. C’est pourtant le modèle de nombreux aéroports régionaux, subventionnés par les collectivités locales.
Une politique d’attractivité mauvaise pour le climat et la population française
Mauvais élève de la décarbonation en France, l’aérien est l’un des rares secteurs qui continue d’augmenter ses émissions de gaz à effet de serre. Et cette hausse est principalement portée par la forte croissance des vols touristiques, qui représentent environ deux tiers des vols, loin devant les voyages pour motifs familiaux et professionnels. En visant les touristes lointains, la stratégie française participe directement à l’augmentation de ces émissions.
Mais le tourisme aérien n’a pas que des effets néfastes sur le climat : il renchérit le prix des séjours touristiques en France, ainsi que les loyers de certaines zones touristiques.
D’abord, l’internationalisation de la clientèle est allée de pair avec une montée en gamme de l’offre touristique. C’est particulièrement visible sur l’offre hôtelière : entre 2019 et 2025, les chambres haut de gamme (4 et 5 étoiles) ont augmenté de 22 % quand celles bas de gamme (1 et 2 étoiles) baissaient de 15%. Globalement, le prix des hébergements touristiques a augmenté près de deux fois plus vite que l’inflation depuis 20 ans, et cette hausse des tarifs concerne tous les acteurs touristiques (restaurateurs, acteurs culturels, etc.) rendant moins accessible le territoire français à sa propre population.
Ensuite, les touristes lointains se concentrent en région parisienne et sur la côte d’Azur. Ainsi, à l’été 2024, 62 % des nuitées des touristes états-uniens ont lieu en Ile-de-France. A l’inverse, les touristes européens, qui viennent principalement en voiture, se répartissent mieux sur l’intégralité du territoire hexagonal.
Cette concentration géographique exerce une pression sur le foncier, et alimente directement la hausse du prix des loyers. Dans les zones les plus touristiques, des investisseurs achètent des biens immobiliers pour les transformer en location de courte durée (sur des plateformes type Airbnb), et aggravent la tension sur le marché locatif traditionnel pour les résidents.
Comment continuer à attirer des touristes de façon plus durable ?
Face à tous ces constats, le Réseau Action Climat formule 4 grandes recommandations pour une véritable bifurcation de la stratégie touristique française :
- Développer le tourisme interne et les vacances pour tous, en réhaussant l’ambition du “billet de congés annuel” (un aller-retour en train par an par personne à 49 €), et en créant un Fonds national de soutien au départ en vacances.
- Privilégier les clientèles internationales proches, en publiant le budget des campagnes de promotion de la France à l’étranger (Atout France et offices de tourisme), et en l’affectant en priorité vers les pays européens proches.
- Limiter l’essor du trafic aérien, en stoppant le projet d’extension de Roissy CDG ainsi que les subventions et exonérations fiscales dont jouit le secteur (aucune taxe sur le kérosène, TVA à 0% sur les vols internationaux, aides au low-cost, etc.)
- Changer les indicateurs touristiques, en soumettant toutes les politiques publiques à 4 indicateurs : intensité carbone par visiteur, stimulation de l’économie locale, préservation du cadre de vie et accessibilité tarifaire. Les objectifs de consommation seront fixés en priorité pour le marché domestique et européen.
Malheureusement, les dernières actualités laissent penser que la France ne semble pas prête à changer de direction. Fin août 2026, Emmanuel Macron se félicitait de la possible ouverture d’un parc d’attractions sur Dragon Ball Z en région parisienne. La présidence de la République le justifie en ces termes : “c’est un projet absolument majeur qui vient confirmer la place de la France en tant que première destination touristique au monde, et qui vient aussi témoigner de notre attractivité.” (France Info, 25 août 2026). Le financement par une pétromonarchie autoritaire, l’Arabie Saoudite, disposant d’un hub aéroportuaire connecté à l’Asie, un marché de potentiels visiteurs du parc, ne semble pas être un sujet de préoccupation.

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