Étude de l’INRA sur la séquestration du carbone dans les sols – Décryptage

L’INRA présentait ce jeudi 13 juin 2019 les résultats d’une étude commanditée par le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation et l’ADEME : « Stocker du carbone dans les sols français : quel potentiel au regard de l’objectif 4 pour 1000 et à quel coût ? ». Principaux résultats et regard du Réseau Action Climat.

Lors de son dernier rapport d’octobre 2018, le GIEC a encore insisté sur l’urgence de la situation. Urgence de maintenir en deçà de 2°C, voire 1,5°C, l’élévation de la température moyenne mondiale et de mettre en place toutes les actions nécessaires, séquestration comprise. Cette étude a pour ambition d’évaluer la capacité du sol français à stocker du carbone et à participer à la lutte contre le dérèglement climatique. Le Réseau Action Climat a assisté à la restitution et propose son éclairage.

Une étude ambitieuse faisant le point sur le potentiel de séquestration du sol français

L’étude « Stocker du carbone dans les sols français » se concentre sur le potentiel de stockage additionnel, c’est-à-dire le stockage supplémentaire par rapport à une ligne de base. Cette ligne de base est calculée en maintenant l’occupation du sol actuel (les haies et les prairies permanentes ne diminuent plus et la surface forestière est fixe). Sous ce vocable « stockage additionnel » il n’est donc question que des pratiques agricoles permettant de stocker davantage de carbone que ne le font les pratiques actuelles.

Les chercheurs préviennent que l’étude comporte un certain nombre de limites, assumées. Les simulations ne prennent pas en compte les changements climatiques attendus, qui diminueront certainement les capacités de stockage du sol. De plus, les chercheurs soulignent que le stockage de carbone dans les sols est limité dans le temps (l’étude porte sur 30 ans) et est potentiellement réversible. Enfin, les pratiques nécessitant de laisser au sol la matière organique (la pratique des cultures intermédiaires utilisée dans le modèle implique de laisser la totalité de la production de biomasse au sol) ne prennent pas en compte le fait que cette matière aurait pu servir à d’autres usages potentiellement séquestrant.

Des résultats soulignant la hauteur de la marche à franchir

Le stock actuel de carbone organique des sols français sur 0-30 cm représente 3,58 Gt de carbone (C). Le potentiel additionnel dans les sols agricoles et forestiers évalué par les chercheurs de l’INRA est de 5,78 Mt de C sur l’horizon 0-30 cm (ou 8,43 sur les 100 premiers centimètres du sol). Cette valeur correspond à 1,9 pour 1000 pour l’ensemble de la surface agricole et forestière française. L’essentiel (86 %) du potentiel additionnel se trouve dans les grandes cultures, notamment par le fait que les sols concernés sont actuellement pauvres en carbone et présentent donc un fort potentiel de progrès.

Ce potentiel, d’après les calculs de l’INRA, permettrait de compenser 6,8 % des émissions actuelles de la France et 41 % des seules émissions agricoles. Cependant, comme le rappellent les chercheurs, ces chiffres n’ont de sens que si les stocks actuels sont protégés. Rappelons que les haies et les prairies permanentes perdent chaque année de la surface.

Pour approfondir

L’INRA a choisi pour son travail d’évaluation de retenir les pratiques agricoles ayant un potentiel de séquestration additionnel significatif. Voici la liste des pratiques retenues :

Vignes :

–  Bandes enherbées entre les rangs

Prairies permanentes. Même si les prairies permanentes permettent déjà de stocker du carbone de façon significative, quelques leviers sont mobilisables pour améliorer le stock :

– L’intensification modérée des prairies extensives par une fertilisation (par de l’apport d’azote)

– Le remplacement de la fauche par de la pâture.

Grandes cultures. Les terres correspondant aux grandes cultures ayant les terres les plus pauvres en carbone présentent les plus gros potentiels. Plusieurs pratiques ont été identifiées :

– L’agroforesterie et les haies permettent un stockage additionnel seulement si ces pratiques sont mises en oeuvre sur les grandes cultures.

– Les cultures intermédiaires stockent du carbone de façon significative, notamment car cette pratique s’applique sur des terres aujourd’hui pauvres en carbone. Le modèle inclut les cultures intermédiaires dans chaque interculture supérieure à 2 mois.

– L’insertion et l’allongement des prairies temporaires (remplacement du maïs fourrage par une prairie temporaire ou allongement de un à deux ans d’une prairie temporaire existante).

– Les nouvelles ressources organiques (compost ou lisier) permettent un apport de carbone, mais la séquestration engendrée ne prend pas en compte le fait que ces matières pouvaient stocker du carbone via une autre activité préalable.

Certaines pratiques n’ont pas été retenues dans le calcul global, car lorsque l’on considère le bilan gaz à effet de serre dans son ensemble, une faible capacité de stockage du carbone est facilement contrebalancée par une hausse des émissions liées à la pratique. Il s’agit notamment du semi direct (pas d’effet quand on considère la totalité de la profondeur du sol), la fertilisation (car les cultures sont déjà fortement fertilisées et que le bilan GES ne serait pas forcément positif du fait de l’empreinte en GES de l’utilisation des engrais), l’irrigation (car trop d’effets négatifs connexes liés à la minéralisation ou aux problématiques de ressources en eau).

Les pratiques forestières actuelles permettent déjà de stocker du carbone de façon significative. L’enjeu est donc davantage de préserver le stock actuel et de préserver la dynamique positive.

Pour l’ensemble des pratiques considérées, une évaluation de l’ensemble des gaz à effet de serre a été effectuée, faisant entrer dans le calcul les émissions engendrées par les changements de pratiques : passage supplémentaire en tracteur, utilisation d’engrais azoté de synthèse, etc.

tableau-inra

Revoir en profondeur la logique des systèmes d’aides aux agriculteurs

Les travaux de l’INRA montrent qu’il serait possible de séquestrer 5,78 MtC/an sur l’ensemble des surfaces agricoles et forestières considérées. Ces calculs partent de l’hypothèse qu’il faut pour cela mettre en œuvre ces pratiques dès demain et pendant 30 ans sur l’ensemble de leurs assiettes respectives. Ce qui nous porte à conclure qu’un tel résultat ne sera atteignable qu’au prix d’un changement profond de la logique globale des politiques agricoles françaises et de la Politique Agricole Commune. Et ce, dès demain. En outre, il faudrait tout d’abord commencer par stopper les pertes de prairies permanentes et de haies observées actuellement. Si dans les 30 ans à venir, on retournait 30 % des prairies permanentes, on annulerait le potentiel additionnel évalué par l’INRA.

Un autre point a attiré notre attention : les techniques de semi direct ne sont finalement pas retenues dans les techniques évaluées selon le bilan gaz à effet de serre global. Pourtant, ces techniques ont souvent été mises en avant par une partie du secteur agricole et agroindustriel comme une solution miracle. L’INRA clarifie donc la controverse sur ce point : la technique du semi direct ne peut séquestrer du carbone de façon significative.

Les chercheurs de l’INRA ont également évalué à quel prix devrait être la tonne de carbone pour couvrir les coûts de mise en œuvre pour l’atteinte de ces objectifs de séquestration. C’est une technique intéressante pour évaluer théoriquement le coût, mais cela ne doit pas laisser penser que la fixation d’un prix carbone suffirait à faire changer les pratiques. C’est bien de politiques publiques structurées dont nous avons besoin, comme par exemple les paiements pour services environnementaux via la politiques agricole commune (note de bas de page : Voir les recommandations portées par la Plateforme pour une autre PAC, https://pouruneautrepac.eu/).

L’étude évoque également les co-bénéfices liés à chaque pratique étudiée : augmentation de la matière organique, préservation de la biodiversité, lutte contre l’érosion, etc. Il serait intéressant, pour poursuivre la réflexion, d’approfondir encore cette évaluation. Leur prise en compte permet d’identifier les pratiques sans regret et d’aiguiller encore plus finement les politiques publiques de soutien.

Stopper les pertes de prairies permanentes et de haies, développer massivement l’agroforesterie, systématiser les cultures intermédiaires sont autant de pratiques identifiées de longue date par de nombreux acteurs porteurs d’une transition agricole et alimentaire écologique. Nous savons que ces pratiques sont sans regret et participent d’un changement plus profond de notre système agricole et alimentaire. Maintenant que le constat est fait, il faut réformer en profondeur les politiques, outils et financements actuels et renverser complètement le schéma actuel des aides aux agriculteurs sur certaines pratiques.

Enfin, et pour conclure, rappelons que, en admettant que toutes ces pratiques identifiées par l’INRA puissent être mises en œuvre dès demain, elles ne permettront de compenser que 6,8 % des émissions de gaz à effet de serre actuelles françaises. Ce potentiel de séquestration ne doit donc en aucun cas nous éviter de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole.

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