Énergies fossiles : quels engagements du secteur financier ?

Deux ans après la COP21, les engagements du secteur financier pris et mis en place suffisent-ils à aligner la finance française avec les objectifs de l’Accord de Paris ?

La réponse n’est pas seulement négative mais alarmante. Comme le démontre un rapport récemment publié par les Amis de la Terre France, BankTrack, Rainforest Action Network et 9 autres organisations, les grandes banques privées financent toujours massivement les sables bitumineux et hormis BNP, aucune banque n’a adopté de politique permettant un arrêt demain de ses financements à un secteur dont la consolidation et le développement via des pipelines comme le Keystone XL sont pourtant incompatibles avec l’urgence climatique.

Très émetteurs de gaz à effet de serre, extrêmement coûteux à produire et difficilement reliés aux marchés, les sables bitumineux font aussi partie des énergies fossiles les plus dévastatrices pour le climat et les populations autochtones. Pourtant, bien que des alternatives moins coûteuses et plus rapides à déployer existent, les financements accordés aux entreprises actives dans la production et le transport des sables bitumineux par 33 grandes banques ont atteints les 115 milliards de dollars entre 2014 et 2017 et ceux accordés sur les 3 premiers trimestres de 2017 sont déjà 50 % supérieurs à ceux engagés en 2016.

Non, deux ans plus tard, force est de contester que la finance publique et privée se réfère encore aux mesures prises sur le charbon pour démontrer son engagement dans la lutte contre les changements climatiques.

Pourtant, la cohérence manque toujours, le travail n’est pas fini sur le charbon, et ce au sein même de l’appareil public.

  • La Banque postale par exemple, n’a toujours pas mis un terme à ses soutiens au charbon, via sa branche de gestion d’actifs. Non seulement cela surprend étant donné que les grandes banques privées ont elles adopté des mesures de réduction de leurs soutiens au charbon. Mais c’est aussi une incohérence de la part d’une institution détenue par le gouvernement français et la CDC qui eux, ont tous deux également adopté en 2015 des engagements en la matière – fin des soutiens publics au charbon via l’agence de crédit aux exportations et les banques multilatérales de développement pour l’un, désinvestissement des entreprises exposées à plus de 20 % au charbon pour l’autre.
  • Autre exemple, Engie s’apprête à revendre trois centrales à charbon au Chili : Tocopilla (4 unités, 439,6 MW), Andina (1 unité, 168.8 MW) et Hornitos (1 unité, 170.1 MW). Ces centrales sont situées sur deux communes qui accueillent 50% du parc charbonnier chilien. Les impacts socio-économiques et sanitaires sur les populations locales sont donc considérables et la centrale de Tocopilla n’y est pas pour rien : entrée en opération en 1960, 3 de ces unités ont les plus émettrices de CO2 de tout le Chili. Pour devenir “le leader mondial de la transition énergétique » qu’il entend être, Engie doit non pas vendre mais fermer de manière responsable ces centrales au Chili.

La science est cruelle

Pourtant aussi, la science est cruelle et la succession de rapports sur le climat nous rappelle une réalité encore plus désagréable : le secteur financier doit revoir chaque année à la hausse les mesures déjà prises et en adopter de nouvelles afin de couper le robinet à des pans toujours plus larges des énergies fossiles.

Le gouvernement Macron étant prompt à appeler le secteur privé à la rescousse, nous sommes obligés de lui rappeler le rôle directeur de la finance public et pourquoi le basculement des flux financiers vers les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique ne sera pas assez rapide sans un arrêt immédiat des soutiens publics au développement de projets d’énergies fossiles les plus destructeurs à l’international.

Or aujourd’hui, le gouvernement soutient via son agence de crédit aux exportations, l’AFD et les banques multilatérales européennes, la construction de projets climaticides. Deux exemples emblématiques : la Banque Publique d’Investissement (BPI), en charge des garanties à l’export pour le compte de l’État, a soutenu des projets gaziers d’un montant total de 450 millions d’euros rien qu’aux deux premiers trimestres 2017 dont 350 millions d’euros de garantie au projet de terminal de GNL très controversé Yamal LNG en Arctique au nord de la Russie. Et nous venons d’apprendre qu’une garantie a aussi été délivrée au projet de plateforme LNG offshore Coral LNG au Mozambique. Un seul bénéficiaire derrière ces garanties, TechnipFMC, dont un des membres du conseil d’administration Arnaud Caudoux est aussi directeur général adjoint de la BPI.

Deuxième exemple emblématique, la France s’apprête à accorder via la BEI le plus gros prêt de son histoire, soit près de 2 milliards d’euros, au TAP, un tronçon du SGC et qui prévoit le transport, à partir des gisements azéri, de 10 milliards de mètres cubes de gaz chaque année d’ici 2020. Le TAP n’est qu’un des multiples projets gaziers dit d’intérêts communs alors qu’ils sont inutiles pour répondre à la demande en gaz en Europe et incompatibles avec le budget carbone de l’Union européenne.

Nous sommes loin de l’exemplarité à laquelle veulent nous faire croire les acteurs financiers publics et privés français…

Article rédigé par Lucie Pinson, Chargée de campagne Finance privée / Coface aux Amis de la Terre

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